No End

(Bez Konca)

1984

 

 

FEATURE:

The ghost of a young lawyer observes the world as it is after martial law. Three motifs interweave. A worker accused of being an activist with the opposition and whom the young lawyer was to defend, is now being defended by an older, experienced colleague who is resigned to compromise. The lawyer's widow only realises after her husband's death how much she loved him and tries to come to terms with her emptiness. And there's the metaphysical element, "that is, the signs which emanate from the man who's not there anymore, towards all that he's left behind'. (Krzysztof Kieslowski)

35mm colour - 107 mins

Synopsis (mk2 diffusion)

Le fantôme d'un jeune avocat observe le monde des vivants. Un ouvrier, qui est accusé d'avoir organisé une grève, et que le jeune avocat défendait, grâce à l'intervention de sa veuve, sera défendu par un vieil avocat expérimenté et non par son associé, qui préfère ne pas se compromettre.

La femme du jeune avocat réalise alors à quel point elle aimait son mari et essaie de survivre à cette absence en consultant un hypnotiseur. Elle communique avec son mari et décide, après avoir conduit son fils chez sa belle-mère, d le rejoindre dans l'Au-delà.

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En septembre ou octobre 1982, à la fin de la première moitié de l'année qui a suivi la loi martiale, j'ai décidé de proposer plusieurs films documentaires au WFD (State Documentary film Studio). c'était après station, je ne voulais plus, en fait, faire de documentaires mais à ce moment-là, il n'était pas encore possible de faire des longs métrages de fiction. Durant la loi martiale, j'avais pensé faire un film sur les jeunes gens qui écrivaient des graffitis sur les murs : contre la loi martiale, contre Jaruzelski, contre les Communistes. Le plus répandu était "WRON won za Don" ("Concile militaire pour la Sauvegarde de la Nation") : ce slogan souhaitait le départ des Soviétiques et il avait plusieurs variantes. L'armée combattait les auteurs de ces graffitis. Des milices militaires avaient tout spécialement été constituées à cet effet. J'ignorais tout cela et je voulais faire un film, intitulé Peintures ou graffitis, sur un garçon qui traçait ces graffitis. Puisque ces "tags" étaient ineffaçables, les autorités avaient voulu changer les mots pour qu'ils deviennent favorables au Communisme ; c'était terriblement comique. Je pensais que cela ferait un film très amusant.

A ce moment-là, les tribunaux rendaient d'interminables sentences à propos de ces faits tout à fait mineurs, craignant que ces sigles ne deviennent des armes pour les journaux clandestins, comme une sorte de résistance. Je voulais donc faire un film qui se déroulerait entièrement dans un tribunal et qui ne serait que le face à face de deux personnes : l'accusateur et l'accusé. C'est à dire entre "coupable" et "coupable", puisque les accusés n'étaient pas plus coupables que les accusateurs.

Je ne connaissais rien aux systèmes juridiques et je n'y connaissais personne. Il était de plus en plus difficile au début des années 80, plus encore que dans les années 70, de persuader quiconque de filmer ce sujet car la télévision était complètement sous la coupe du gouvernement. Je devais donc gagner les gens de loi à ma cause. J'ai d'abord commencé par avoir l'autorisation des autorités. Cela m'a pris environ deux mois et, durant ce temps, j'essayais de m'introduire auprès des personnalités influentes dans le milieu juridique, avocats et juristes importants. Leurs clients attendaient depuis très longtemps leur procès, parfois deux ou trois ans, ce qui était un non-sens. Une amie, Hania Krall, me dit qu'elle connaissait deux jeunes avocats qui défendaient ce type de délit. Elle disait qu'elle ne savait pas quel était le meilleur, mais elle m'a organisé un rendez-vous avec l'un d'eux, et c'est ainsi que j'ai rencontré Krzysztof Piesiewicz. Je lui ai expliqué ce que je voulais, quelle sorte de film je voulais faire. Pour être honnête, il ne me fit pas confiance tout de suite. Je lui montrai alors mes autres films, mais il était terriblement méfiant. Il fallut un certain temps pour obtenir toutes les autorisations officielles et commencer à tourner lors d'une audience militaire devant le public. au moment où je commençais à tourner, quelque chose d'étrange se passa : les juges n'ont pas rendu leur sentence et la renvoyèrent sine die, ce qui fut, en fait, très douloureux.

Ce dont je me suis alors rendu compte, c'est qu'il était très difficile qu'une caméra puisse filmer de face la douleur de quelqu'un, et les juges ne souhaitaient pas non plus être filmés lorsqu'ils devaient prononcer des sentences injustes. J'ai tourné pendant un mois. Je ne sais combien de procès se terminèrent par des renvois, cinquante, peut-être plus, peut-être quatre-vingts - et je coupais à chaque fois que le juge disait " Au nom de la République de Pologne, la Cour condamne..." Piesiewicz était témoin de tous ces procès.

Après plusieurs mois passés dans les Palais de Justice, dans les corridors, dans les salles d'audience, je connus un grand nombre d'avocats et de juges qui sont, pour la plupart, des gens très bien.

Je pense maintenant et je penserai toujours que cette loi martiale fut une aberration pour chacun et pas seulement pour ceux qui durent en souffrir. Cette loi fut comme une faux au dessus de nos têtes, nous en subissons toujours les effets. Parce que nous avons perdu l'Espoir. Même aujourd'hui, ma génération ne peut plus relever la tête. Je décidai alors de faire un film de fiction en partie sur ce sujet, un film qui serait autour d'un avocat, déjà mort au début du film. Et j'ai demandé à Piesiewicz de l'écrire avec moi. C'est à partir de ce film que date notre collaboration. Ce film contient, en fait, l'essence de trois thèmes : cet avocat mort dont la femme découvre qu'elle l'aime plus mort que vivant, l'homme en prison que son mari défendait et qui attendait son procès, et le vieil avocat qui obtiendra son acquittement.

Mais l'essentiel pour moi est l'aspect métaphysique du film : l'homme qui a une conscience sans tache ne peut rien faire. Sa pureté mène une bataille perdue et finira par disparaître : il doit mourir. Ces temps ne sont pas faits pour lui.

Krzysztof Kieslowski, in Kieslowski on Kieslowski de Danusia Stock (Faber and Faber, 1993)

 

Lorsqu'en 1976, Andrzej Wajda réalisait l'Homme de marbre, il exprimait, dans l'évidence, la gestation d'un puissant mouvement social. Solidarnosc et sa mouvance allaient émerger très peu de temps après, à la surprise d'une opinion mondiale pieusement accoutumée - cinéphiles exceptés ! - à l'idée de l'immobilisme éternel des pays communistes. Ce mouvement ne serait étouffé - sans pour autant disparaître - qu'en 1981, par le coup d'état militaire du général Jaruzelski. Et en 1983, Krzysztof Kieslowski réalise Sans Fin, avec l'acteur Jerzy Radziwillowicz qui jouait justement deux des personnages de l'Homme de marbre, Birkut, le héros-victime du travail socialiste, et son fils qui devenait dans l'Homme de fer (1981) le porte-parole un peu trop idéalisé de l'esprit de Solidarnosc. Loin de cette énergie conquérante, Antoni, l'avocat que Jerzy Radziwillowicz incarne dans le film de Kieslowski , annonce d'emblée la nouvelle de sa propre mort.

A la conviction enthousiaste d'une dynamique de changement et ce déboulonnage des statues au pouvoir, s'est substituée, sept ans plus tard, la conviction tout aussi puissante d'une Pologne sur la pente descendante. C'est rétrospectivement, que l'on pourrait découvrir, dans cette absence de perspectives, le ressort des mouvements plus radicaux et des grèves spontanées qui ont marqué le printemps 1988. L'annonce d'un tel renouveau, dans Sans Fin, ne serait guère discernable qu'en creux, en réaction à la défaite intérieure de ses personnages vaincus par l'agonie qui domine le film.

Car on a rarement vu, dans quelque pays que ce soit, un tableau cinématographique plus noir, plus pessimiste d'une réalité nationale - tableau que peut permettre un système de censure qui agit parfois plus au niveau de la diffusion qu'à celui de la production. Si la glasnost libère tant de films en URSS, c'est bien qu'ils avaient pu être réalisés. Kieslowski, donc, tourne Sans Fin, et dirige son film contre le pouvoir polonais, dans une optique opposée à celle du film militant. Sans Fin ne milite pour rien, sinon, peut-être pour la mort : les crises cardiaques, les accidents de voiture, l'asphyxie par le gaz...

Inaugurée dans cette ambiance mortuaire dont elle se détachera d'ailleurs peu, la narration s'enrichit ensuite d'enjeux nouveaux, dont la résolution renvoie toujours au passé. Ula, la femme de l'avocat décédé, se trouve en charge morale 'un dossier judiciaire à fortes résonances politiques dont son mari s'occupait. Elle cherche un nouvel avocat pour traiter le dossier et ne débouche que sur un vieux maître du barreau, consciencieux, un peu plus pragmatique qu'il ne faudrait, et dont la dernière affaire politique remonte à plus de trente ans - le temps, très largement, de perdre quelques illusions. Au lieu que la recherche de la réalité éclaire tout (comme dans l'Homme de marbre), elle s'enraye avant même de s'enclencher. Mais Ula est également en charge de son propre avenir. Le premier homme qui lui plaît est un touriste américain. Le premier homme qui lui déclare son amour est un Polonais exilé au Canada. Là aussi les moindres tentatives d'envisager un futur échouent sur les réminiscences du passé.

Le corps social n'est perçu qu'au travers de la rumeur anonyme de la ville, qui bruit continûment, tout au long du film. Insensiblement, la décrépitude touche les protagonistes, corps, biens et âmes. Les êtres et les choses auxquels Antoni était attaché sont désignés dans l'une des premières séquences : son enfant, sa femme, ses livres...

Que reste-t-il ? On l'a déjà dit : la mort. Le mort. Seul élément fantastique du récit, il n'agit cependant guère en fantôme d'opéra - ou de cinéma. Ni Fantôme de Canterville, ni fantôme de Barbe-Noire, il témoigne de la réalité sans pouvoir beaucoup la déranger. C'est un fantôme introverti qui n'a pas les manières séductrices du fantôme de l'Aventure de madame Muir : la mort, ici, est dénuée de promesses. Le rôle sentimental d'Antoni consiste surtout à ne pas se laisser oublier (il intervient lorsque sa femme veut effacer son souvenir dans l'hypnose).

Sans Fin et ses protagonistes sont sur la défensive, quand l'homme de marbre se voulait souverain.

Eric Derobert, Positif n334, décembre 1988