Blind Chance

(Pzypadek)

1981

 

FEATURE:

A film examing the three possibile outcomes of the changing of just one event in a man's life. One: Witek catches a train, meets an old honest communist and becomes a party activist. Two: While running for the train he bumps into the railway gaurd and then sets off a chain of misfortune through opposition activities. In turn, he becomes a militant member of the group. Three: he misses the train, meets a girl from his medical studies , returns to school and leads a peaceful life as a doctor. He is sent abroad when the flight he is on crashes.

35mm colour - 122 mins

 

Synopsis (mk2 diffusion)

Witek court après un train. A partir de cet événement banal, Kieslowski imagine les tournures possibles dans la vie d'un jeune homme au beau milieu des turbulences de la Pologne des années 70.

Version 1 : Witek arrive à monter dans le train, rencontre des communistes convaincus et purs, s'inscrit au Parti. Il se rendra compte après coup qu'il a été au service de manipulateurs.

Version 2 : Pendant qu'il court après le train, il est bloqué par un contrôleur, se débat, s'échappe et est arrêté. Il rencontre ensuite un militant de l'opposition et commence alors pour lui une vie de dissident marginal...

Version 3 : Witek manque le train, rencontre une étudiante, retourne à ses études de médecine qu'il voulait abandonner, se marie et mène la vie paisible d'un médecin qui ne s'intéresse pas à la politique. Il part en voyage professionnel et son avion explose...

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Je ne sais pas pourquoi on a si peu filmé ou écrit sur la Pologne des années 70. Et pourtant, la littérature n'était pas soumise à la censure comme le cinéma, bien que certains auteurs ou livres scientifiques aient pu en souffrir. a la fin des années 70, je me suis rendu compte qu'on ne pouvait témoigner qu'en partie, et que nous l'avons fait, mais il n'y avait plus rien à dire de ce monde...

Le Hasard est plus une description d'un monde intérieur que celle d'un monde extérieur. C'est une digression sur le hasards qui déterminent nos destins en nous bousculant d'un côté et de l'autre. J'aime toujours l'idée sur laquelle repose le film. Tous les jours nous sommes en face d'un choix qui pourrait décider de notre vie entière et nous l'ignorons. Nous ne savons jamais où se trouve notre destin... Nous ne savons pas ce que le hasard nous réserve : lieu, vie sociale, carrière... Notre liberté vraie n'existe que dans notre univers émotionnel. Dans l'univers social, nous sommes tributaires de nos gènes et du hasard.

Witek, le personnage principal, a, dans chaque situation, un comportement correct, même quand il s'inscrit au Parti ; quand il s'aperçoit qu'il a été manipulé, il se rebelle mais se conduit décemment. C'est la troisième fin qui me tient le plus à coeur, celle où l'avion explose, parce que d'une façon ou d'une autre c'est notre destin, dans un avion, sur la route ou sur une table d'opération, peu importe...

Au terme du deuxième tiers du tournage, je me suis aperçu que le film ne fonctionnait pas très bien. Au montage, c'était flagrant ; c'était mécanique, cela manquait de vie. J'ai alors arrêté le tournage deux ou trois mois. Puis j'ai trouvé la suite et cela s'est arrangé. J'ai souvent travaillé ainsi, et j'aime toujours le faire : arrêter le tournage et prendre une certaine marge de liberté qui me permette de vérifier en salle de montage comment les divers éléments s'accordent entre eux.

Impossible d'agir ainsi en occident à cause des contraintes financières : il n'est pas permis de jouer avec l'argent. A l'époque, en Pologne, c'était facile, l'argent n'appartenait à personne. Il fallait juste ne pas tomber dans des budgets extravagants. J'ai toujours fait attention à ça. Mais on pouvait "jouer" avec l'argent, on pouvait le manipuler. Je l'ai souvent fait.

Krzysztof Kieslowski, in Kieslowski on Kieslowski de Danusia Stock (Faber and Faber, 1993)

 

Comme Tu en tueras point, le Hasard brille d'abord par la clarté de sa construction : c'est celle d'un conte philosophique. Selon qu'il prend le train en marche ou qu'il le manque, se heurte sur le quai à un homme en uniforme ou rencontre une amie, la destinée de Witek devient toute différente.

De plus, là comme ici, la savante simplicité de la charpente contraste avec l'éveil, la vivacité, le sens du détail cru, la rapidité des notations, l'honnête recherche de la justesse.

Les trois versions, dont la fable exige pourtant qu'elles ne soient que des possibles, possèdent un même poids de chair et d'incertitudes, sans que rien ne vienne rappeler leur degré de réalité, supposé faible. L'ambition du metteur en scène lui a donc fait choisir des partis strictement opposés. Comme toujours, cela dévoile et fait briller une propriété de l'art : les films n'ont pas de narrateur ultime et ne sont donc pas tenus de se prononcer sur la valeur des événements qu'ils représentent ; voilà un principe cinématographique qui semble nourrir l'oeuvre de Kieslowski.

Les variantes, qui s'excluent mutuellement, font aussi des rimes : trois formes de mentors, d'amantes, d'amis, d'ivresses. Ainsi elles se combattent du même coup qu'elles se renforcent et leur affrontement accentue leur matérialité.

Au fond, la fable compare trois engagements : le premier est communiste, le second chrétien, le troisième plutôt stoïcien (c'est en refusant de se donner à la société que Witek prétend alors découvrir "ce qui dépend de lui" et exercer sa liberté).

Les trois branches de la fourchette narrative donnent la même impression, celle de l'inévitable. En ce sens, il n'y a pas de hasard, mais un très explicité déterminisme. Le train est nécessairement pris, ou nécessairement manqué ; le contrôleur nécessairement bousculé ou épargné ; les protestations de la dame que Witek a heurtée un peu plus tôt causent aussi bien la violence à l'endroit du cheminot (notre héros est excédé) que son absence (sensible à l'admonestation de la vieille, il se dit : pourquoi cogner encore ? et si inutilement ?).

Le Hasard ne donne pas pour autant une leçon de désespoir au nom de l'objectivité, comme on l'écrit trop souvent. D'ailleurs, à quoi de telles leçons seraient-elles bonnes ? Et notre époque oublie qu'il y a toujours quelque allégresse, quelque élégance dans l'intelligence.

Le film se construit comme un dilemme, ou plutôt un trilemme, puisque Witek trahira quoi qu'il arrive, mais il admet aussi une progression : les préférences de Witek sont de moins en moins conformistes, de plus en plus personnelles et réfléchies : sa première faute repose sur l'irresponsabilité niaise, tandis que la seconde ne traduit que de la faiblesse, un moment de langueur quand il faudrait agir, et que la troisième, l'abandon d'une épouse qui lui demande de rester, exprime un choix lucide. La moralité du conte : "tu ne dois rien" résume bien cette recherche de l'autonomie.

Cela n'empêche pas le destin de triompher. Prenant le départ, l'avion s'enfonce sous l'horizon en une image d'horrible augure. Dans Tu ne tueras point l'assassinat et la peine de mort ne seront que de sombres détails, face à la rigueur du trépas ; le film n'en combat pas moins la peine capitale. Ici, déjà, la mort mesure les efforts du héros, mais n'invalide pas leur signification.

Alain Masson, Positif n334, décembre 1988